Liberté d’expression à double vitesse : la condamnation du boycott anti-israelien

La condamnation définitive en cassation des militants BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanction) fait nettement plus que me chiffonner. Elle me révolte. Sans rentrer dans le détail de la curieuse schizophrénie française en ce qui concerne la « liberté d’expression » et ses nécessaires limites, peut-être faut-il rappeler que le boycott est une forme d’action politique largement reconnue, qu’elle a le mérite d’être totalement non-violente, que la France l’a largement utilisée sous le nom pudique de « sanctions économiques » (à l’encontre de l’Afrique du Sud, plus récemment de l’Iran…) et qu’elle est, finalement, une sorte de vote citoyen économique, parfaitement dans la ligne d’une idéologie libérale et capitaliste.

La confiscation du débat politique, quand elle est aussi absolue, est dangereuse. Comme le rappelle SaphirNews, la France est le seul et unique pays avec Israël où l’appel au boycott des produits israéliens est un délit pénal.

Or interdire ce type d’action, c’est malheureusement, indirectement, pousser à des manifestations plus violentes. Ce n’est pas en condamnant des gens qu’on les empêche de penser, ni de vouloir exprimer leur pensée.

Alors l’appel au boycott est-il, réellement, comme le confirme la Cour de Cassation, une

provocation à la discrimination nationale, raciale et religieuse

?

Non. A moins de confondre et de mettre dans le même chapeau « race, religion et nation », l’appel au boycott des produits israéliens n’est rien de tout cela.

Et je suis surprise, fâchée, désemparée de voir un tribunal français endosser le discours de confusion entretenu par la communication officielle israélienne et repris par des chantres comme Bernard Henri Lévy, qui proclament que toute opposition à la politique colonialiste d’Israël déployée sous le nom de « sionisme » est en réalité de l’antisémitisme et doit donc être condamné sans même être écouté.

Parce qu’à force de répéter aux antisionistes qu’ils sont des antisémites, ils finissent par le croire et même le devenir... C’est ce qu’on voit malheureusement poindre au Maroc.

Parce qu’en aucun cas la notion de « produit israélien » n’est une notion religieuse ou raciale.

Faut-il rappeler que la « race israélienne » ou la « race juive » n’existe pas plus que n’importe quelle autre « race » ? Que le boycott concerne spécifiquement les produits israéliens, produits par des entreprises israéliennes ayant des activités économiques (donc coloniales) dans la bande de Gaza et en Cisjordanie ?

Qu’une incitation à la haine raciale ou religieuse aurait dû, en toute logique, appeler au boycott des produits fabriqués par des entreprises appartenant à des gens de religion juive ou aux fameuses « origines juives » quel que soit le pays où ils ont été fabriqués ?

Que oui, l’incitation au boycott des produits israéliens est spécifiquement dirigée contre Israël, pas en tant que nation, mais à cause de sa politique de plus en plus dure, menée par des dirigeants de droite élus qui n’hésitent plus à comparer le grand mufti de Jérusalem à Hitler et à lui donner la paternité de la solution finale, tellement grande est leur haine des palestiniens ?

Je suis totalement opposée au sionisme de ce XXI° siècle. Je ne suis pas suffisamment savante pour dire si les idées du XVIII° et du début du XIX°, qui visaient surtout à sortir les juifs d’Europe de l’Est de la situation dramatique dans laquelle ils se trouvaient, et qui ressemble fort à la situation palestinienne aujourd’hui, pour dire, donc, si ces idées pouvaient évoluer autrement.

Si les propositions d’établissements dans des pays sud-américains ou africains avaient une chance de réussir, ou auraient, elles aussi, débouché sur une situation colonialiste difficile à gérer.

Je pense, néanmoins, que cette situation là aurait été plus facile à gérer, n’opposant pas « juifs » et « arabes » (car il ne faut pas oublier que les palestiniens chrétiens ne sont pas mieux traités), mais on ne ré-écrit pas l’histoire.

Le sionisme, qui a débuté comme une idéologie de libération, de gauche, a ensuite été porté par des organisations d’extrême-droite, par des militants qui prônaient l’action violente, qui s’organisaient en milices. A la fin du XIX°, après l’affaire Dreyfus, entre autres, c’était trop tard. Le sionisme était devenu un colonialisme, brutal et racial, comme tous les colonialismes.

Traiter les antisionistes d’antisémites est imbécile et dangereux.

Traiter les sionistes de neo-nazis, comme on le fait très souvent, est tout aussi imbécile et dangereux.

Imbécile parce que, malgré tout, rien ne rapproche l’état israélien de la dictature nazie. 15% d’arabes et / ou de musulmans y vivent, on la nationalité israélienne, le droit de vote, le droit de se faire élire et peuvent accéder à toutes les fonctions, sans aucune discrimination. Les israéliens de gauche peuvent exprimer leur opinion, publier même des textes aussi critiques que ceux de Schlomo Sand sans risquer la prison. Les blessés palestiniens ont accès aux soins, etc…

Dangereux, parce que ce qualificatif ne peut que soulever une indignation profonde et viscérale chez tous ceux qui ont eu à souffrir du nazisme ou qui se souviennent de sa réalité, y compris les résistants français, les homosexuels, les roms et tous ceux que les nazis rangeaient dans la catégorie des « sous-hommes ». Et que cette indignation coupera toute possibilité d’échange.

Le sionisme n’est « que » un colonialisme. Comme tous les colonialismes, il est basé sur une ségrégation ethnique, une assimilation confuse entre ethnie, résidence et religion, une exploitation des ressources du colonisé au profit du colonisateur et une impudeur à dire qu’on met en valeur les ressources du pays bien mieux que le colonisé.

Exactement le même discours et la même politique que le colonialisme français.

Comme tous les colonialismes, il est confronté à une révolte du colonisé, à l’engrenage de la violence pour maintenir son emprise, qui ne peut qu’avoir une fin.

Exactement comme le colonialisme français l’a été, dans son temps.

Or la France est une exception en Europe. D’une part, sa population juive a été relativement moins décimée que celle des autres pays européens, d’autre part, l’afflux massif des pieds-noirs après l’indépendance algérienne a renforcé le poids de cette population juive, qui a apporté avec elle des griefs bien particuliers à l’encontre des musulmans qui avaient eu « l’indécence de les chasser, alors qu’on leur avait tant apporté ».

Population qui était, en grande partie, d’origine italienne, espagnole, maltaise….

Dans sa version gentille, ce discours est celui qu’on retrouve dans les films d’Alexandre Arcady, ce navet « Pour Sacha » qui montre combien quelques kibboutzniks étaient gentils avec les arabes, avant les événements, ou « Ce que le jour doit à la nuit« , où un personnage se demande bien ce que les français ont pu « rater » en Algérie…

Or la France n’a toujours pas fait l’inventaire de son histoire coloniale. Quelques tentatives, deci-delà, quelques historiens, mais pas un véritable inventaire, public, qui permettrait à ce pays de reconnaitre tout ce que la colonisation a de mauvais et qui nous libérerait enfin pour condamner le colonialisme chez les autres.

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