Nous sommes tous multiculturels

De la même façon que la définition d’une race « blanche » selon des critères scientifiques stables et incontestables relève du fantasme, la définition d’une culture nationale précise, spécifique et différenciée de celle de ses voisins soulève tant de difficultés que les tenants de la « préférence nationale » et les « ennemis du multiculturalisme » sont bien en peine de rentrer dans le concret.

En effet, il est facile d’agiter le dragon de papier d’une Europe unie, droite dans ses bottes chrétiennes, affrontant depuis des temps immémoriaux l’ennemi musulman.

Malheureusement, la réalité terrasse ce dragon de papier aussi sûrement que Saint-Georges terrassait l’autre.

Le curieux, l’amateur de réalité historique notera d’abord que l’Europe, jusqu’à très récemment, s’est essentiellement déchirée entre européens, que les guerres de religions et les affrontements territoriaux ont été à l’origine de haines « ancestrales » aussi profondes, sinon plus, que celles entre chrétiens et musulmans.

Si l’horreur de la seconde guerre mondiale n’avait pas été l’élément déclencheur d’une construction européenne inédite dans sa forme politique, peut-être que les soubresauts qui agitent les périphéries de l’Europe nous auraient déjà atteints.

Et ces soubresauts ne sont pas seulement des affrontements entre « minorités musulmanes » (mais blanches) et « populations chrétiennes ». En Ukraine, un conflit qu’on oublie discrètement, les affrontements meurtriers sont bien entre des chrétiens blancs et des chrétiens blancs.

Or la France, plus que beaucoup de pays européens, est multiculturelle, depuis très longtemps… depuis l’Antiquité, en fait.

Ayant vécu en Allemagne, « hors du limes« , j’avais mis beaucoup de temps à comprendre l’importance de cette frontière, les subtiles différences d’atmosphère qu’on retrouve encore aujourd’hui dans des villes qui ont connu l’occupation romaine, comme Aix La Chapelle ou Trèves, et des villes beaucoup plus tardives, nées au milieu du Moyen-Âge, vers l’an 1.000.

Le limes est le nom donné au mur frontalier érigé par les romains autour de l’Empire, à la fin de la période de conquête et d’expansion, pour contenir les populations que Rome n’arrivait plus à dominer. La construction du limes se décide souvent après de lourdes défaites, comme ce fut le cas pour le mur d’Hadrien en Angleterre. D’une manière générale, le limes se construit quand Rome commence à perdre de la puissance.

Or le limes trace les limites d’une Europe totalement différente de celle que nous connaissons aujourd’hui, limites qui ont aussi été celles de conflits violents, durables, pas toujours éteint.

En particulier au nord, le limes rejette les écossais et les irlandais en dehors du « monde civilisé ». Écossais et irlandais qui continuent à réclamer leur indépendance du gouvernement central et qui vont sans doute l’obtenir par la voie législative.

Au sud, à l’inverse, le limes intègre toute la Méditerranée, y compris la Syrie, l’Arabie, ce qui deviendra l’Empire Ottoman. Il faudra plusieurs siècles, la chute de l’empire romain d’Occident, puis celle beaucoup plus tardive de Byzance, pour que la séparation se fasse d’une façon qui corresponde peu ou prou aux frontières européennes actuelles.

Et tandis qu’à l’Est des musulmans de race aussi blanche que les goths qui ont envahi l’Europe du Nord conquièrent des territoires, au Sud-Ouest, les espagnols finissent par expulser les dynasties berbères musulmanes, et envoient au diable, par la même occasion, les juifs (ceux du « judeo-chrétien » que je déteste tant).

Pour rendre encore la confusion culturelle plus intense, à l’Est, les « musulmans blancs » (oui, je sais, mais je m’amuse), ne sont arrêtés qu’à Vienne, grâce à une coalition de troupes chrétiennes, polonaises et lituaniennes, d’une part, et musulmanes, les Kazars, d’autre part.

La Lituanie fut un pays multiculturel bien avant l’heure. On trouvait à Vilnius, sa capitale, presque autant de synagogues que d’église (c’était bien le seul pays d’Europe dans ce cas) et les maisons des Kazars musulmans s’étendaient au pied du château royal de Trakaï.

Ce furent les lituaniens qui arrêtèrent la progression des chevaliers teutoniques, dans la bataille sanglante de Battenberg. Ce furent aussi les lituaniens et les pays baltes qui servirent de tête de pont pour l’établissement en plein coeur de la Russie blanche, chrétienne et tzariste, d’une caste de nobles et de marchands baltes et allemands, dont la culture était totalement différente (relisez Oblomov, de Gontcharov, pour comprendre).

Dans ce melting-pot culturel, la France tient une place à part. Elle est en effet le seul et unique pays d’Europe à appartenir à la fois au monde nordique et au monde méditerranéen.

Les croisades albigeoises, qui furent en leur temps l’équivalent de la guerre de Sécession, n’ont pas suffi à tuer la culture de la langue d’oc, ni à la soumettre totalement à la culture de langue d’oïl, celle du nord, plus franc (donc goth) que le sud extrêmement romanisé.

En pays d’oc comme en pays d’oïl, le substrat celte avait depuis longtemps disparu, sauf en Bretagne, intégrée au royaume de France bien après l’an Mil.

Cette différence entre la partie méditerranéenne et la partie nordique de la France est culturellement très importante. Elle se retrouve dans beaucoup de choses, à commencer par l’urbanisme, à continuer par l’art et à finir par les relations familiales.

Relisez « Le harem et le gynécée, la civilisation des cousins » de Germaine Tillon. Cette ethnologue féministe explique très bien cette ligne de démarcation entre une culture plus agricole et sédentaire et une culture d’élevage aux origines plus nomades, au nord.

La France est un pays de pays. Comme tous les autres. Les passions soulevées par la réforme des régions prouve à quel point ce niveau d’appartenance est encore significatif pour beaucoup de français.

La France est sans doute le moins chrétien des pays d’Europe. Inventeuse de la révolution laïque, de la déesse Raison et des sans-culotte, l’ancienne fille aînée de l’église a aujourd’hui le taux de pratique religieuse le plus faible de tous les pays européens. Si les églises et les temples sont vides, ce n’est pas à cause de l’invasion de l’islam, mais simplement la désaffection de « chrétiens » dont l’avidité consommatrice est beaucoup plus éloignées de leur « racines » que les cinq prières musulmanes.

Le plat préféré des français est le couscous, qui a détrôné le cassoulet. Pas à cause des musulmans, mais à cause des pieds noirs. Personnellement, je préfère les pommes de terre sautées, mais je trouve le couscous plus sain que le cassoulet. Et je craque pour le confit de canard et la carbonnade flamande, recette qui utilise des épices orientales.

Une bonne partie des grands auteurs, artistes et philosophes « français » furent des étrangers. Alexandre Dumas était métis (tout comme, en une terre européenne beaucoup plus lointaine, Pouchkine), Léonard de Vinci italien, George Simenon belge, Marie Curie polonaise, etc.

L’art français s’est nourri d’orientalisme, depuis l’expédition d’Egypte jusqu’à l’école du musée Guimet. L’art « français » commence à la Renaissance, avec l’institutionnalisation du français comme langue officielle et les nouveaux poètes qui se plongent dans les classiques – souvent transmis par les bibliothèques musulmanes – et se les approprient en les recréant.

Les français confondent sentiment d’envahissement et regret de leur gloire passée. Ce n’est pas à cause des migrants que l’on ne parle plus autant le français, mais parce que la France n’est plus une puissance économique et qu’elle n’a pas su intégrer ses anciennes colonies comme les anglais l’ont fait avec le Commonwealth.

Il est dommage qu’ils aient perdu confiance en eux-même, en leur extraordinaire capacité à absorber et intégrer l’autre, comme les romains l’avaient fait avec les tribus gauloises et les envahisseurs germains.

 

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2 réflexions sur “Nous sommes tous multiculturels

  1. fat owl

    Me voici sur ton blog.

    « Dans ce melting-pot culturel, la France tient une place à part. Elle est en effet le seul et unique pays d’Europe à appartenir à la fois au monde nordique et au monde méditerranéen. »

    J’ai déjà remarqué que cette affirmation n’est pas tout à fait exacte, non seulement à l’égard de l’Italie, mais aussi pour l’Espagne.

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  2. Merci d’être venue.

    J’avais noté avec intérêt ta remarque… les zones frontières ne sont jamais abruptes.

    Cette phrase fait référence à l’analyse de Germaine Tillon dans « Le Harem et le gynécée » où elle définit une « zone du gynécée » qui va même au-delà du monde méditerranéen puisqu’elle se finit après le Moyen-Orient, aux portes de l’Extrême Orient, et qui date de la préhistoire.

    Son analyse sur les structures des sociétés principalement nomades ou principalement agricoles, avec la permanence dans certaines langues des vocabulaires familiaux matrilinéaires par rapport à d’autres (touaregs versus amazigh, par exemple) et recoupe des organisations sociales et familiales encore aujourd’hui différentes. Elle remonte à -10.000 / -5.000 environ ^^

    Après, oui, ça se mélange et ça s’imbrique. Les wisigoths et les burgondes étaient des nomades, beaucoup plus longtemps que les celtes romanisés, donc ce schéma est à prendre comme il est : un schéma.

    Tu disais

    les régions du Nord (à peu près la Gaule cisalpine des romains), tous les Apennins internes, Trieste mittel-européenne, la Sardaigne de l’intérieur ont été peu influencés[…] ont été peu influencés

    […]de plus il y avait l’Italie, bien avant son unité politique, en dépit de sa division entre différents États, dont les limites variaient considérablement au cours des siècles

    Je t’accorde bien volontiers des frontières fluctuantes pour Trieste et même les Apennins, un peu plus difficilement pour la Sardaigne, mais surtout, je crois qu’on n’est pas sur la même échelle temporelle… que ces régions aient été fortement marquées par la culture de l’empire austro-hongrois, c’est évident. Qu’elles aient pour autant totalement échappé à leur substrat méditerranéen me semble moins évident.

    Il me semble aussi que l’Italie d’avant l’unité politique était plus la revendication commune d’un passé antique qu’autre chose, que les divergences entre les royaumes étaient encore plus fortes que celles entre les multitudes d’état allemand, et que l’unité politique italienne a été, au contraire, un boulversement majeur, plus important que la création de la nation française.

    Les tendances séparatistes du nord, d’ailleurs, vont dans ce sens.

    et tu disais aussi :

    Toutes les cultures sont nées avec les contributions de cultures «autres», mais dans les différents moments historiques se sont en quelque sorte fixés dans une culture disons identitaire et typique d’une région, dans laquelle elle était reconnue en tant que telle (au moins par les élites)

    On est tout à fait d’accord, mon propos n’est pas de le nier, mais de rappeler que :

    • la réalité historique est nettement plus complexe, que l’histoire est écrite par les vainqueurs et qu’on a bien souvent vécu autrefois, bien plus mélangé qu’on ne l’imagine
    • cette identité unique, blanche et chrétienne, en ce qui concerne la France, l’Europe, est un « lieu de mémoire », avec tout son arbitraire et son artificialité
    • on peut parfaitement décider d’une façon de vivre ensemble en excluant d’autres personnes, cultures, c’est le fondement même de la nation, mais qu’il serait bon de le faire sans se justifier par des mensonges

    Parce que, globalement, ces visions soit-disant « historiques » ne sont généralement appelées à la rescousse que pour justifier une politique d’exclusion, d’oppression même dans certains cas, qui ne peut en aucun cas résoudre les véritables problèmes.

    En l’espèce, pour l’Europe, le véritable problème est une crise économique de plus en plus importante, et pas dans le petit nombre d’immigrés qu’on accueille ni dans leur façon de manger telle ou telle viande, mais dans le déclin de l’industrie, l’évasion des capitaux des multinationales …

    Le problème n’est pas non plus une soi-disant perte de pouvoir des états face au « machin » européen, tout le monde s’en accommodait très bien tant que le « machin » distribuait de l’argent. Il est dans la pré-éminence des institutions financières, d’un certain modèle libéral qui est – justement – prôné par les partis se réclamant des racines blanches et judéo-chrétiennes.

    Je n’oublie pas que la référence aux racines chrétiennes de l’Europe dans les traités européens a été soutenue, poussée, « arrachée » même par Giscard d’Estaing et pas par les gaullistes.

    Pour le reste :) je t’enverrai un mail.

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